Ses joueurs ne faisaient pas figure de favoris, tout au moins ils se trouvaient en position d’outsider surtout assumée par Jérémy PETIOT. Julien GIRARD avait débuté le championnat de France de Mouilleron-le-Captif dans l’antichambre de la gloire. 48 heures plus tard, il l’achevait dans les bras de son vainqueur Stéphane OUAICHE avant une accolade fraternelle avec le finaliste Christophe LEGOÛT.

« Il n’a pas la carte ». Comme joueur il n’a pas tutoyé le haut niveau (environ n°200 français à l’âge de 19 ans), comme entraîneur il n’a jamais été dans les petits papiers de la fédération. Avec sa gouaille de Parigot, celui qui tâta bien le cuir (il fut sélectionné en -15 ans nationaux et effectua un essai à l’AJ Auxerre), s’est imposé dans le paysage pongiste avec foi, détermination et patience. En ce début d’année 2014, Julien GIRARD est passé de la pénombre aux spots lumineux.

La lumière s’était déjà allumée une première fois en 2008 avec le titre de champion de France junior de son poulain, Jérémy PETIOT. Pour s’éteindre aussitôt.

« L’été précédent Jérémy avait été sélectionné pour participer à l’open d’Espagne mais cette expérience unique n’avait pas été concluante. En janvier 2008, on prépare notre été avec un long séjour en Chine et tout est planifié avant les France juniors, raconte Julien GIRARD. Jérémy devient champion de France et je reçois un coup de fil du DTN de l’époque. » Il me dit alors « Bon, on est obligé de prendre Jérémy pour les CEJ… »

Une rencontre est finalement organisée entre Jérémy, Julien et le DTN, à Niort. « Jérémy explique que nous avons engagé des frais pour un long stage en Chine. Le DTN nous propose alors de rembourser Jérémy mais pas mes frais. Il avait entendu partout qu’il ne jouerait pas par équipe et qu’il disputerait seulement les individuelles. Jérémy demande à ce que mes frais pour la Chine soient aussi remboursés. Devant le véto de la Direction Technique Nationale, Jérémy décide de ne pas participer aux CEJ. Nous sommes donc partis en Chine pour vivre une aventure humaine et pongiste fantastique. » C’est l’Hennebontais Xu Gang qui facilitera grandement le montage de cette immersion dans le pays du ping.

Le lien qui unit le champion de France junior et son entraîneur remonte à l’époque de Pantin lorsque Jérémy poussa la porte du club banlieusard. Il a huit ans. « L’entraîneur du club part à l’étranger pour raisons professionnelles : à 18 ans, je me retrouve entraîneur. J’ai convaincu mes parents d’arrêter mon cursus scolaire, j’étais en 1e S, et je suis une formation BE au CREPS de Montry. » C’est le temps des animations dans les écoles. « À Pantin il fallait d’abord installer un climat de confiance puis donner envie aux gamins de revenir à la salle. J’ai créé des petits groupes et tenter de les emmener le plus haut possible. De 60 à 70 adhérents, on a doublé l’effectif. J’avais cinq tables et les filets se touchaient presque. » C’est là qu’est née sa vocation d’éducateur et bientôt d’entraîneur. « Comme tous les gamins j’avais rêvé d‘être champion du monde mais j’avais vite compris que cela ne serait pas possible. Alors j’ai commencé à coacher les copains. »

L’équipe première de Pantin progresse et réalise deux montées consécutives pour accéder à la N1. « Nous avions deux joueurs plus âgés, Gabriel et Édouard, formés par Michel Blondel. Ils avaient plus d’expérience et m’ont beaucoup aidé pour l’entraînement, les paniers de balle… C’est le temps des premiers échanges aussi sur l’entraînement. » Pour Julien GIRARD, c’est la concrétisation de ses premiers travaux d’entraîneur avec un joueur qui atteindra le 120e rang national, Cédric LEPAGE.

« À l’époque j’allais voir des rencontres à Levallois et à Pontoise-Cergy. J’étais plus spectateur que dans l’analyse. J’étais intrigué par le niveau des mecs, comment ils arrivaient à faire autant de balles, à mettre autant d’effets. J’étais branché « école GATIEN », bloc revers et gros top spin du coup droit mais mon idole était Jean-Michel SAIVE, il ne lâchait jamais rien et il était n°1 mondial. » Mais le match référence, « celui qui a déclenché chez moi l’envie de regarder en tant que technicien et plus en tant que spectateur », c’est la finale olympique de Sydney entre Jan-Ove WALDNER et KONG Linghui (Team Butterfly). « Une autre dimension que du sport, une partie d’échecs. »

J.Girard_RG

C’est aussi le temps des premières compétitions régionales pour Jérémy qui progresse et se qualifie pour le championnat de France benjamin grâce à sa victoire à un tour d’individuels à Saint-Rémy-lès-Chevreuse. Vient alors sa 1e sélection avec la ligue d’Île-de-France au tournoi d’Hasselt en Belgique, sous la conduite de Pascale BIBAUT. « Avec les parents de Jérémy, nous sommes allés en Belgique. C’est là où j’ai commencé à envisager que Jérémy avait un avenir dans le ping », se souvient Julien qui doit se résoudre à voir partir la famille à Niort pour raisons professionnelles. « Je contacte alors le club de Souché Niort et Jérémy intègre une section sport-études. » Deux ans plus tard, Julien GIRARD quitte Pantin pour le rejoindre le club de Souché Niort et veiller à la destinée de Jérem. Une hernie discale met fin à la courte carrière de Julien GIRARD qui, a 22 ans, opte définitivement pour le métier d’entraîneur. « J’ai surtout ressenti qu’être sur la chaise, derrière le joueur, me procurait bien plus d’adrénaline que de jouer. »

De là nait certainement sa réputation d’entraîneur dur… « Je m’occupais de Jérémy en dehors du temps scolaire et c’est vrai qu’il s’entraînait le matin de 06h à 08h. Je suis aussi adepte des stages commando. » Mais après deux saisons, les démêlées personnelles de Julien GIRARD l’obligent à quitter Niort. Il  trouve refuge à La Romagne. C’est d’ailleurs là qu’il devient un « coach Butterfly » et parfait sa formation d’entraîneur auprès de Cyril CIAUDO deux années durant (2006 à 2008). Il côtoie alors l’équipe historique de la Romagne avec Armand PHUNG, Dorin CALUS, Brice OLLIVIER, CHEN Tianyuan et Marius PANTELIMON. Le seul club français d’alors à disposer d’une véritable structure de haut niveau.

« Au début je me suis seulement occupé de Jérémy. Puis, avec le temps, Armand et Dorin, à force de discuter, m’ont intégré et m’ont énormément apporté. Avec eux, j’ai compris ce qu’un joueur attendait. C’est aussi la période où j’ai commencé à écrire sur le tennis de table. À dresser des constats. Notamment sur le fait que ce qu’on demande en match, on ne le réalise pas nécessairement à l’entraînement… »

C’est le titre de champion de France junior de Jérémy en 2008 qui déclenche les premiers contacts à Villeneuve, avec le président du club qui accorde sa confiance à Julien GIRARD pour faire face au départ de l’entraîneur Ludovic DELMARRE. « Après notre séjour estival en Chine, Jérémy reste une saison de plus à la Romagne et ma femme me suit à Villeneuve en obtenant sa mutation. Nous terminons 9e de Pro B mais l’arrêt de Beauchamp nous permet de rester dans l’élite. Après deux saisons à finir 3e ou 4e, nous montons finalement en Pro A avec des joueurs qui s’entraînent exclusivement sur place. » Le titre de champion de France junior n’a déclenché ni sélection aux CEJ, ni proposition de gagner l’Insep. Jérémy PETIOT rejoint en 2009 Villeneuve où il s’entraînera au quotidien avec Gustavo TSUBOI, Lucian FILIMON, Marc CLOSSET, Eric DURAND, Loic BOBILLIER, Vincent BAUBET, KOU Lei, RUMGAY Gavin. Puis avec un autre larron, le transfuge de Beauchamp, Admir DURANSPAHIC qui progressera lui aussi au contact de Julien GIRARD (triple champion de Bosnie) et qui évolue désormais à Caen. « Admir et Jérémy partagent le même appartement (comme aujourd’hui Stéphane OUAICHE et Hampus SODERLUND). Notre groupe d’entraînement se développe et on trouve quelques sponsors pour monter des stages et des sorties à l’étranger. » Butterfly intensifie son soutien au club de Villeneuve pour équiper ce centre d’entraînement.

groupe_2014_RG-96

Les opens de Finlande et du Luxembourg voient la Team de Julien GIRARD débarquer régulièrement. C’est là que des relations avec les coaches européens se nouent. Alan COOKE (Angleterre), Ferenc KARSAI (Autriche), Peter SARTZ (Danemark), Ricardo FARIA (Portugal), avec des clubs aussi tels que Düsseldorf, Ochsenhausen ou encore Falkenberg. « Josef SIMONCIC nous a aussi filés un sacré coup de main. » Une période de fraternité puisque les joueurs disposent de peu de moyens : hôtels bons marchés et parfois même hébergement chez les entraîneurs… À l’été 2010, le club de Fontenay-sous-Bois débarque en stage avec un certain Stéphane OUAICHE. « Un joueur différent avec une étincelle dans les yeux. Il a seulement 17 ans et ne s’épanouit pas à l’école. Ses parents concèdent de lui donner l’opportunité de nous rejoindre. » Le trio OUAICHE-PETIOT-GIRARD est formé et commence à faire parler de lui sur la scène nationale et même internationale.

« Le fait de ne pas être aidé ou considéré par la fédération, on s’en sert de motivation pour qu’à chaque occasion les garçons aillent chercher des perfs sur les autres Français. Hormis Damien ÉLOI, Jérem et Stéphane les ont tous battus, en compétition internationale ou aux indivs… et sur les championnats de France aussi. »

La récente tournée au Qatar – Koweit, après les opens de l’automne, a confirmé la montée en niveau de Jérémy PETIOT seulement devancé par Emmanuel LEBESSON et Simon GAUZY à la Race. Des performances insuffisantes pour obtenir la wild-card et partir au Japon avec son pote Stéphane champion de  France et qualifié direct pour Tokyo et son Mondial par équipes.

« En fait, tous les deux étaient programmés pour performer au Moyen-Orient car ils étaient dans la course à la Race. La prépa physique et mentale programmée pour avoir ce fameux pic de forme à ce moment là. Jerem a plutôt bien carburé mais Stéphane s’était mis une pression d’enfer et n’a pas performé et lui ai dit : Si t’es champion de France, je ne t’en voudrai pas. Mais on n’a pas préparé spécifiquement les France. »

Si Jérémy PETIOT a été éliminé au 2e tour par Damien ÉLOI, Julien GIRARD a été occupé jusqu’au dimanche… Par la grâce du parcours exceptionnel de Stéphane OUAICHE. « J’étais convaincu que sur Abdel-KADER SALIFOU, Stéphane avait sa chance car Abdel joue un peu moins bien en en ce moment et que le système de jeu lui convient. Ensuite, sur Adrien MATTENET, après le 1e set, je me suis dit que ce serait compliqué. Avec Stéphane on s’est juste mis d’accord de jouer moins vite. Adrien s’est vite déréglé avec des balles un peu basses, il n’était plus sur sa ligne de sol. Surtout, en service-remise, Stéphane rivalise… » Il y eut aussi ce moment incroyable où le coach chercha du regard Jérémy PETIOT, en tribunes, pour valider un temps mort (10-7 pour OUAICHE face à MATTENET) et conclure le match. La complicité forte entre les trois garçons, s’exprime sans exubérance et avec même une certaine pudeur. Ces trois là ont souffert et n’entendent pas exhiber leur plaisir aux yeux de tous. « Il faut être le plus sérieux possible sans se prendre au sérieux », est le leitmotiv affiché par Julien GIRARD.

Et Julien de raconter cette incroyable journée du dimanche, celle qui décerne les titres nationaux. « Avant d’affronter Simon GAUZY, Stéphane n’avait pas peur mais s’attendait à un match dur. Sur les deux matches précédents, il avait obtenu une fois 4 balles de match et l‘autre fois il menait 3/1 et s’était blessé. » C’est Simon GAUZY qui se procura le premier une balle de match après un point sublime. Mais Stéphane OUAICHE l’emporta finalement au terme d’un formidable duel. « Ce fut l’un des matches les plus serrés l’un des plus beaux, Stéphane a encore élevé son niveau de jeu. »

« Avant la finale, j’étais hyper tendu. Aussi parce qu’après Jérémy c’était l’opportunité d’avoir formé un 2e champion de France. J’étais conscient que j’aurais aussi plein de nouveaux amis, sourit Julien qui dira à son joueur : « avec ton parcours c’est génial si tu gagnes, c’est génial si tu perds. » À 3-2 9-5, face à Christophe LEGOÛT, le bras de Stéphane s’est tendu mais il a réussi à s’imposer dès sa première finale.  « Stéphane continuera à nous surprendre, il est loin d’être à 100 %. » Il y eut encore cette scène étonnante où Christophe LEGOÛT et Julien GIRARD se claquèrent la bise après un tel dénouement.

Malgré son angoisse de l’avion, Julien GIRARD s’envolera vers le Japon pour suivre au plus près le Mondial par équipes. À Moscou (2010), il avait la responsabilité de l’équipe masculine algérienne. Cette fois-ci, il vivra l’épreuve en observateurset retrouvera ses amis japonais, de Butterfly et du club de Toyota City, là où l’été passé avec Jérémy et Stéphane, ils ont bossé pendant un mois.

« Les résultats de Jérémy et de Stéphane vont certainement les amener à faire des choix de carrière. Compte tenu de nos moyens à Villeneuve, on ne pourra pas forcément suivre mais l’idée de former les joueurs demeure notre objectif. »

Ces deux-là ne déménageront pas de leur cocon, à Villeneuve, mais pourraient faire bientôt des aller-retours plus nombreux, y compris à l’Insep (Paris), s’ils y sont conviés…

A propos de l'auteur

Hubert

He recently joined the Butterfly France team. Hubert, in addition to following high level table tennis for many years (and playing himself), as a journalist, he creates a lot of content. He is now the chief editor for Butterfly Mag. He is also the communication manager for Butterfly in France.

Articles similaires