Chaque mois retrouvez un joueur du Team Butterfly dans l’intimité de sa compétition : il se raconte, il vous raconte son quotidien, il confie ses hauts et ses bas, ses certitudes et ses doutes sur une compétition qu’il a choisie de vous faire partager. « Le Mondial à Suzhou » par Carole Grundisch.

Les « Monde » individuels se déroulent seulement tous les deux ans, autant dire que même si depuis Bercy 2003 j’ai participé à tous les suivants, je les aborde à chaque fois avec énormément d’enthousiasme en étant consciente du privilège d’être actrice de ce rendez-vous si grandiose et incontournable dans une carrière sportive, qui plus est dans le pays référence pour une pongiste : la Chine.

Comme avant chaque grande compétition majeure, un stage de préparation est organisé à l’Insep du 13 au 17 avril, puis du 20 au 23 pour un départ le 23 dans la nuit.

Grundisch_R_G_03bCela faisait un moment que je n’étais pas allée m’entraîner dans cette enceinte qui, malgré la qualité incroyable de ses infrastructures, me rappelle de nombreux moments difficiles, entre mes années juniors que j’ai mal vécues, puis plus tard les entraînements que je devais faire en parallèle de mes études de kiné, c’était vraiment la course. Enfin les stages précédant les qualifications olympiques, qui s’étaient soldées par des échecs vraiment durs à digérer.

J’arrive donc sur les lieux avec pas mal d’appréhension : vais-je pouvoir mettre en place la manière dont je m’entraîne depuis quelque temps et qui me réussit plutôt bien ? Quels vont être les partenaires d’entraînement étant donné que nous sommes seulement 2 joueuses qualifiées ? Comment va-t-on réussir à instaurer une bonne dynamique de groupe ?

Finalement je découvre que j’ai la chance de pouvoir jouer tous les matins avec les garçons pensionnaires de l’insep, et que je peux faire pas mal de comptage et de jeu libre avec eux, tout ce que j’espérais. Cela me rassure déjà.

Le 3ème  jour du stage, j’ai eu un déclic. Alors que je faisais un match contre Tristan Flore, à la fin du premier set où je m’étais fait explosée, un des coaches des garçons (Cédrik Cabestany) est venu me conseiller… et ce qu’il m’a expliqué sur le fait que contre lui je devais entre autre «  structurer mon jeu de remise », d’une certaine manière a totalement fait basculer la rencontre et ma vision de la tactique contre ces système de jeu de manière générale. Après cet épisode, on a appliqué un système de comptage qui fonctionnait vraiment bien, les gars partaient à -4 et on jouait en 3 gagnants. Le bilan est plutôt équilibré, j’ai perdu 3/0 sur Andréa Landrieu, à la belle sur Tristan, j’ai battu Damien Eloi et Alexandre Robinot… J’avais la sensation que tout le monde y trouvait son compte et se prenait au jeu.

Demi-Finale Femme Grundisch-Xue. Championnats de France 2015.27 Fevrier-1 Mars 2015.Davo Pevele Arena.Orchies

Lors du championnat de France 2015 à Orchies.

En ce qui concerne les doubles, je vais ouvrir une parenthèse désagréable mais ô combien réelle : je suis qualifiée depuis novembre 2014 pour ces championnats du monde, via les critères de qualification instaurés par la fédération. Au début du stage le 20 avril, on ne savait toujours pas si on jouait ensemble avec Yi Fang ou avec une étrangère (sachant que depuis novembre on savait qu’on avait le droit de jouer avec un partenaire d’une autre nation), puisqu’on attendait la réponse d’une autre fédération qui a finalement refusé de mixer parce que leurs paires étaient déjà formées. Dommage car au vu de nos système de jeu, on savait dès le départ que notre double n’était pas du tout complémentaire.

Pour les mixtes, j’ai appris via une publication sur Facebook de l’ITTF que Manu Lebesson avec qui j’avais l’habitude de jouer, allait évoluer aux côtés d’une Chinoise, j’ai donc découvert sur internet également que j’allais jouer avec Simon Gauzy… avec lequel on n’a pas fait un seul double de préparation ni pendant le stage ni en Chine, lui qui n’a joué qu’avec des gauchers récemment me disait t’il… Bref, cela s’annonçait d’emblée compliqué.

Je ne parlerai donc pas des résultats des doubles mais je suis pour ma part lassée qu’on les considère comme un moyen de « rentrer dans sa compétition en simple », que les paires changent en permanence et surtout qu’on ne les prépare pas en amont comme des épreuves à part entière et des médailles potentielles. Fin de la parenthèse grinçante.

Nous voici donc sur le départ le jeudi, après un entraînement en fin de matinée, on se retrouve à l’aéroport, et on essaie de suivre le mieux possible les recommandations de l’Insep quant au décalage horaire et au vol de nuit : boire beaucoup d’eau, éviter les boissons gazeuses ou excitantes, porter les bas de contention…

Après 11h de vol puis 3h de bus, on arrive enfin à l’hôtel après 20h de voyage… la douche et le diner sont salvateurs !

Pour les 3 jours qui précèdent le début des simples, on s’organise avec les Espagnoles Ramirez et Dvorak que nous connaissons bien, pour varier les adversaires.

Le tirage tombe enfin, je jouerai au premier tour une Israélienne non classée qui sort des qualifs et que je ne connais pas. Au vu des joueuses sur qui j’aurais pu tomber, c’est un bon tirage, mais je sais qu’il faudra aborder ce match comme tous les autres, sans sous-estimer mon adversaire. Cette rencontre se jouera dans la « 2ème salle », attenante à la salle principale puisque toutes les rencontrent se jouent dans le même complexe mais les conditions sont différentes, les tribunes sont restreintes et très proches des aires de jeu, beaucoup de tables sont installées ; en tant que joueur on a l’impression de participer à une autre compétition dans la compétition ! Pour certains, l’objectif premier est déjà de pouvoir jouer dans la « grande salle ».

Women Singles 1/64.QOROS 2015 World Table Tennis Championships,26 Apr 2015 - 03 May 2015, Suzhou, CHN

Avant le match face à la Sud-Coréenne Yang Ha-eun (Photo Rémy Gros).

Enfin voici l’heure du match. J’arrive avec très peu d’infos la concernant. Elle débute la partie sur les chapeaux de roue, en démarrant tout, m’agressant sur chaque balle et le fait avec succès. Je suis assez surprise de sa puissance et de sa capacité à démarrer aussi fort avec son soft en revers. Je perds le premier set 11-06. Je me dis que je dois plus varier mes retours et orienter les premières balles dans son coup droit, avec lequel elle prend le maximum de risques, et même si elle rentre encore quelques coups détonants, je laisse passer l’orage en comptant sur le fait qu’a force de changer mon placement de balle, elle va finir par faire des fautes. Et cela arrive à partir du 3ème set où je prends vraiment le dessus. Je gagne le match 4/1. Je vais donc avoir la chance de jouer dans la salle principale contre Yang Ha-eun, une coréenne n°21 mondiale que j’avais perdu 3/1 aux Monde par équipe à Tokyo l’an passé, et sur qui j’avais la sensation de pouvoir la mettre en difficulté, notamment avec ma qualité de balle en coup droit et ma puissance.

Le match précédent sur ma table prend du retard, j’entre enfin dans l’arène 30 minutes plus tard que l’horaire prévu, dans un contexte bien différent de celui de la veille, avec des caméras et des photographes partout autour des tables, les tribunes remplies, et cette particularité des spectateurs chinois, capables de s’exclamer à haute voix dès qu’il y a un point spectaculaire ou que l’échange dure, peu importe ce qu’il se passe sur les autres tables a côté.

Je commence la partie en menant 5-1, elle commet pas mal de fautes sur mes services et est gênée par mes démarrages des 2 côtés, surtout quand je trouve les angles. Puis, sans que ce soit des erreurs grossières de ma part, elle reprend les devants et gagne le set 11-05. Je ne me focalise pas sur cette série et entame le 2ème set avec une bonne idée ce que je dois faire. Les échanges sont longs, et dès que je peux imposer ma puissance, c’est tout bon.

Je continue de la coincer court coup droit avec mon service rentrant, pour avoir l’initiative derrière, elle reste très passive en retour, et je ne fais pas de fautes directes sur ses services. Je reviens à 1/1, puis à 9-9 au 3ème set, je sors 2 services que je n’avais jusque là pas fait : un pioche dans le coup droit qui fait 2 rebonds sur la table et elle passe a côté en voulant le démarrer, puis un service court du revers lifté qu’elle pousse et je conclus le set par un démarrage au ventre.

Le 4ème set est bien engagé puisque je mène 6-4. A ce moment là, la coach coréenne, qui est aussi la maman de la joueuse pour les potins J, prend le temps mort. Et c’est un moment crucial du match, car elle revient à la table en étant beaucoup plus active en remise de service, elle vient chercher son revers et flippe et étant plus agressive dans le jeu après. Je crois que c’est le gros regret sur ce match, c’est de ne pas avoir réussi à enfoncer le clou à ce moment là, peut-être aurais-je du balancer un service long, ou lui montrer que j’étais toujours la malgré son changement de tactique en ayant plus de détermination. Je perds ce set 11-09, et je sens que le cours du jeu bascule parce qu’elle me coince dans le revers et m’empêche d’écarter dans les angles, et elle trouve mon coude à chaque fois au bon moment ; je me retrouve donc dans son rythme, à hésiter en permanence entre prendre mon pivot ou rester en revers.

Women Singles 1/64.QOROS 2015 World Table Tennis Championships,26 Apr 2015 - 03 May 2015, Suzhou, CHN

En « fishing » pour se mettre aussi dans la poche le public chinois fervent de balles hautes.

Une chose importante ressort du déroulement du match jusque là, c’est son manque d’assurance sur mes balles hautes. Jusqu’à 3-2 j’ai du gagner 6 des 7 balles de défense que j’ai été amenée à faire. Surtout que je commence a avoir les faveurs du public très friand de ce genre de point, et leurs exclamations pendant les échanges me rappellent un match que j’avais vécu en direct aux mondiaux à Shanghai en 2005 où Maze qui était mené 3-0 sur un chinois Hao Shuai, avait renversé totalement la vapeur pour l’emporter 4/3 en jouant tout en balles hautes intentionnellement. Je me dis donc pourquoi pas essayer de faire pareil ? Et donc dès que je me retrouve acculée, je tente la même tactique. Sauf que je le fais un peu trop tard, et surtout je pense que je n’étais pas assez convaincue, c’était une stratégie de « rechange », au lieu d’être un choix de première intention. Qui plus est, c’était nouveau pour moi d’essayer d’amener le jeu directement en balles hautes… Comment servir, comment remettre, dois je reculer directement, ou petit a petit ?

Elle finit par gagner le match 4-2, sur une ultime balle haute qu’elle réussit quasiment pour la première fois.

Je m’apprête à sortir de la salle quand j’entends des spectateurs chinois qui m’appellent pour signer des autographes, ils ont visiblement apprécié le spectacle… Ça fait plaisir mais cela ne diminue pas ma déception et ma sensation d’être passée proche de l’exploit.

A chaud j’ai l’impression d’avoir fait un match plein, mais de ne pas avoir réussi à imposer ma puissance comme j’en ai habitude, d’avoir été vraiment coincée dans son rythme et ses placements de balle au coude. J’aurais du essayer beaucoup plus de trouver des angles, notamment avec mon revers puisqu’elle me jouait 90% des balles dans cette zone.

Et voila, c’est déjà fini, tant de préparation et d’attente pour un match comme j’aimerais en vivre plus souvent, parce que c’est tellement riche d’enseignements de se confronter à des joueuses de ce calibre en 4 sets gagnants. Nous sommes mercredi et le vol de retour est prévu le dimanche matin. Le changement de billet est bien trop onéreux pour imaginer rentrer plus tôt. Je pensais pouvoir profiter de regarder les matches, sauf que la configuration de la salle fait que depuis la tribune réservée aux joueurs, on ne voyait strictement rien. On préférait donc regarder les rencontres depuis l’écran géant de la salle d’échauffement ou à la télé. J’ai eu par ailleurs la chance d’échauffer Ivancan avant son match sur Ding Ning et fait plusieurs séances d’entraînement avec Adrien et Yi Fang, ainsi qu’un peu de travail physique dans la salle de fitness de l’hôtel, sauna et piscine pour préparer le match du mardi en pro A, le dernier à domicile avec le Kremlin-Bicêtre.

Le samedi après midi, on part avec Yi Fang visiter la vieille ville de Suzhou sous des trombes d’eau qui tombaient par intermittence. Ce fut un moment génial, de pouvoir discuter de nos expériences respectives et notre passé commun en équipe de France en dehors d’une salle de ping et de découvrir ce pays, avec une personne qui parle la langue, est vraiment fascinant.

A propos de l'auteur

Hubert

He recently joined the Butterfly France team. Hubert, in addition to following high level table tennis for many years (and playing himself), as a journalist, he creates a lot of content. He is now the chief editor for Butterfly Mag. He is also the communication manager for Butterfly in France.

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