Chacun de nous connaît les stars du tennis de table mondial. Nous connaissons leurs titres, leurs systèmes de jeu et des anecdotes sur leur parcours. Tout est analysé, scruté et discuté sur les forums ici ou là. Cependant, si chaque succès revient au joueur, le mérite de l’entraîneur est considérable. Celui qui passe ses journées dans la salle et pour lequel le prix de la victoire est plus élevé que pour l’athlète lui-même.

Si l’entraîneur David Sargsyan est de nationalité arménienne, sa seconde patrie est la Russie. Malgré sa relative jeunesse dans le métier d’entraîneur, David a déjà réalisé beaucoup de choses avec une collection de médailles d’or dans les Championnats d’Europe et, bien sûr, la victoire en Ligue des Champions.

David Sargsyan est l’entraîneur en chef du club turc du Fenerbahce (Turquie), la meilleure formation européenne.

David Sargsyan and Irene Ivancan

David Sargsyan avec Irene Ivancan

David, peut-on dire que votre carrière dans le tennis de table était prédestinée ?
Bien sûr, vous le pouvez. Je passais toute la journée à la salle avec mes parents et toutes les conversations ont toujours tourné autour du ping.

À quel âge avez-vous commencé à jouer et comment votre carrière s’est elle déroulée ?
J’ai débuté le ping à l’âge de 7 ans. J’ai par la suite intégré l’équipe nationale d’Arménie avec laquelle j’ai disputé plusieurs championnats du monde et d’Europe J’ai été sacré plusieurs fois champion d’Arménie et j’ai joué dans des clubs russes.

Quand et dans quelles circonstances avez-vous pensé à vous lancer dans le coaching ?
À la fin de ma carrière, j’ai débuté comme entraineur-adjoint du club russe du « Victoria » mais je dois préciser qu’à ce moment là je n’étais pas véritablement captivé par le métier. Ce sont ensuite des circonstances qui m’ont conduit à devenir l’entraîneur-chef de l’équipe féminine du «Victoria» et là j’ai senti que l’activité m’intéressait.

Vous souvenez-vous de votre premier match en tant qu’entraîneur ?
Oui, je m’en souviens mais à ce moment là je n’étais pas entraîneur. Lors du tournoi international d’Ekaterinbourg, mon coéquipier m’a demandé de le coacher. Si nous avons gagné la rencontre, sur ce match précis il a perdu 3/0 face à un joueur chinois.

Beaucoup disent qu’il existe de nombreuses différences entre les hommes et les femmes en termes de jeu, de communication et sur bien d’autres aspects encore. Quelles sont les principales différences?
Je suis d’accord avec ce constat. La principale différence est d’ordre psychologique. Les femmes ont plus de difficulté à dominer leurs émotions. L’objectif est de toujours essayer de garder sous contrôle l’intégralité du match, du début à la fin, quel que soit le score. Pendant le match, je pense toujours à ce que je dois faire et à ce que je dois dire, car un mot mal choisi ou même un regard peut avoir exactement l’effet inverse souhaité. Que ce soit pour les hommes ou les femmes, surtout au plus haut niveau, tout est basé sur les nuances et l’approche individuelle. Généralement mon travail avec les athlètes est toujours basé sur la confiance mutuelle. Mon rôle est d’aider les athlètes à travailler.

David Sargsyan and Elizabeta Samara

David Sargsyan au coaching de la Roumaine Elizabeta Samara, championne d’Europe en titre (2016).

Est-ce qu’il arrive que l’entraîneur s’enrichisse lui aussi au contact de l’athlète ?
Bien sûr ! Avec mon expérience, j’en suis tout à fait convaincu. J’ai l’occasion de travailler dans un club qui rassemble des joueuses de haut niveau issues de pays et de culture différents avec des styles de jeu particuliers avec des atouts forts dans leur jeu. Être constamment à leurs côtés pendant l’entraînement et en compétition, permet de progresser à leur contact.

David, pouvez-vous nous faire partager quelques anecdotes survenus au coaching ?
Il y en a beaucoup. Et bien, par exemple, en voici une. Lors d’un match la joueuse mène 3/1 7-3. Tout se passe bien. Puis le score passe à 7-4. Elle se tourne dans ma direction, et dans ses yeux je comprends qu’elle se souvient alors du match perdu l’année précédente face à la même adversaire alors qu’elle menait de 3/1 et 10-6. Je décide de prendre le temps-mort et je lui dis : « Comment vas-tu. Cela fait tellement longtemps que je voulais te revoir pour discuter avec toi. » Son visage était concentré mais elle a souri. L’idée était bien entendu de lui enlever le stress : elle s’impose finalement 11-4. Si j’avais parlé de tactique, pas sûr que je lui aurais enlevé la peur de perdre.

Vous avez déjà travaillé et vous poursuivez la collaboration avec des joueurs de tennis de table asiatiques. À certains égards, sont-ils supérieurs à leurs homologues européens ?
Je pense qu’il faut des qualités dans plusieurs secteurs pour être performant. La condition physique, la tactique, la discipline et de la stabilité émotionnelle en particulier dans les moments cruciaux du jeu.

Y a t-il des caractéristiques génétiques provenant de différentes nations, en vertu desquels leurs représentants sont plus susceptibles d’obtenir de bons résultats ? Si oui, lesquelles ?
Je trouve qu’il est difficile de répondre à cette question car elle devrait, peut-être, être traitée d’un point de vue scientifique. À des périodes différentes de l’histoire, des représentants de nombreux pays et de continents différents ont atteint le meilleur niveau mondial.

Quel est selon vous le secret des résultats obtenus par les joueurs asiatiques et en particulier des Chinois ?
Je voudrais d’abord séparer la Chine du reste de l’Asie (Hong Kong, Singapour, Taiwan Corée-du-Sud et Japon). En Chine, le tennis de table est un véritable trésor national. Tous les aspects scientifiques et techniques sont utilisés pour l’entraînement avec un gros travail en lien avec la vidéo. Chaque joueur de l’équipe nationale peut compter sur 2 à 3 entraîneurs ! Et pour préparer les compétitions, les Chinois disposent des clones de leurs adversaires pour se préparer. Ils ont aussi des simulateurs pour s’habituer au jeu, par exemple, de Timo Boll et Dimitrij Ovtcharov… C’est un sujet aussi important que la couverture du tennis de table à la télévision. Les compétitions les plus importantes, à la fois nationales et internationales, sont retransmises sur les principales chaînes de télévision et mises en évidence dans tous les médias.

David SargsyanDonner des conseils pendant les matches est interdit dans certains pays. Quel est votre point de vue sur les temps-morts au cours des sets ?
Je crois qu’il ne faut pas inciter à interrompre le jeu. Personnellement, je trouve que nous disposons d’assez de temps entre les sets. Bien sûr, il y a des moments où vous avez besoin de dire quelque chose ou pour arrêter le jeu mais vous avez déjà pris votre temps-mort. Mais dans ce cas, j’ai mes trucs…

Que recommanderiez-vous pour changer les règles du tennis de table ?
Personnellement, rien. Au cours des dernières années, j’ai observé que lors des derniers changements, les athlètes ne disposaient pas de temps pour s’y habituer.

Comment voyez-vous l’avenir de notre jeu ? Ce qui pourrait changer ? La hauteur du filet ? L’augmentation de la taille de la balle ? De la table ?
Différents changements peuvent encore se produire car il y a de plus en plus de discussions sur ce qui pourrait rendre notre sport encore plus télévisuel. Aujourd’hui je pense que notre jeu n’est pas inférieur à de nombreux sports, c’est un problème d’intérêt des télévisions.

Si le joueur applique parfaitement le plan décidé avec l’entraîneur mais que cela ne fonctionne pas, que peut faire en plus l’entraîneur ?
Si le joueur a fait tout ce qu’il était possible de faire, il faut toujours louer la qualité de son match malgré la défaite. Et reconnaître que l’adversaire était plus fort.

Quelques mots au sujet de la bonne alimentation pour les joueurs de tennis de table. Puis-je tout consommer ou est-il nécessaire d’éviter certains aliments?
De ma propre expérience, je dirais que le fanatisme alimentaire ne convient guère. Vous pouvez tout consommer, c’est une question d’équilibre et de modération.

Fenerbahce TVQuel type de boisson liquide est-il préférable de boire pendant les matches ?
En général, les athlètes consomment de l’eau non gazeuse, que ce soit à l’entraînement ou en compétition.

Combien de temps avez-vous besoin pour récupérer après un match et qui vous aide à cet égard ?
En règle générale, après un match très difficile, je dois juste me détendre à la maison en toute tranquillité et communiquer avec ma famille. Même si inéluctablement les discussions me ramènent au tennis de table !

Compte tenu de la relation historique plutôt difficile entre les peuples arméniens et turcs, était-ce difficile de s’engager pour un club turc ?
Lorsque j’ai reçu une offre du club turc « Fenerbahce », les dirigeants connaissaient ma nationalité mais j’ai été évalué comme un expert. Je ne pense pas, cela peut sembler banal, que le sport et la politique fassent bon ménage. Depuis que je suis au club, les questions liées aux relations tendues entre les deux pays n’ont jamais été soulevées.

Le club possède sa propre chaîne de TV (Fenerbahce TV)? Quels sont vos contacts avec les fans et les autres médias turcs ?
Nos rencontres, que ce soit à Istanbul ou à l’étranger, sont couvertes par la télévision. Je suis souvent interviewé et il n’est pas rare que dans la rue les gens nous félicitent et nous fassent part de leur sympathie même en cas de défaite.

Comment est constitué le budget du club ? Quelle est la part entre les sponsors et les subventions publiques ?
Le club « Fenerbahce » rassemble neuf disciplines avec notamment le tennis de table. Chaque sport se voit allouer un budget pour l’année. En ce qui concerne le financement total, cela regarde le club.

Après la victoire en Ligue des Champions, quels sont les objectifs fixés par le club ?
Je me suis toujours fixé des objectifs élevés et je fais en sorte de les atteindre. Cette année, nous allons essayer de répéter le succès de l’année dernière. Naturellement cela dépendra des opportunités pendant la compétition.

Sans évoquer la Chine, quelles sont les joueuses qui vous paraissent les plus à même d’atteindre le très haut niveau ?
Je pense d’abord à la Japonaise Mima Ito, seulement 14 ans. Le talent ne suffit pas ; elle a déjà beaucoup travaillé. Je tiens également à évoquer la joueuse allemande Petrissa Solja et l’Autrichienne Sofia Polkanova. Ce sont des jeunes femmes qui ont une grande maîtrise tactique. Et elles possèdent le meilleur matériel avec Butterfly.

We Are Butterfly

Avec Elizabeta Samara et Yana NOSKOVA.

Et pour finir, notre questionnaire habituel :

Le meilleur coup droit dans le monde ?
Liu Shiwen.

Le meilleur revers ?
Elizabeta Samara.

La meilleure condition physique ?
Ding Ning.

La meilleure réflexion tactique ?
Petrissa Solja.

La meilleure maîtrise émotionnelle ?
Viktoria Pavlovich.

Les photos proviennent des archives personnelles de David Sargsyan et de Vladimir Mirsky.

Adaptation du Russe par Hubert Guériau

A propos de l'auteur

Hubert

He recently joined the Butterfly France team. Hubert, in addition to following high level table tennis for many years (and playing himself), as a journalist, he creates a lot of content. He is now the chief editor for Butterfly Mag. He is also the communication manager for Butterfly in France.

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