Ou comment manier les éléments de l’interaction sociale à la table.

L’objet de cet article est de proposer un regard microsociologique pour observer les matches de tennis de table sous un angle original, et agir ainsi sur le déroulement d’un match par d’autres moyens que la balle et la raquette. En effet, en dehors des aspects techniques, tactiques, physiques qui sont traditionnellement analysés et travaillés pour améliorer la pratique du tennis de table, il est possible d’analyser les interactions sociales dans un match (avec l’adversaire, les arbitres, les entraineurs, les spectateurs, etc.) afin de voir comment elles influent sur les joueurs et donc sur le match.

Par Thibaut Besozzi, Docteur en sociologie, joueur de Pro B à Neuves-Maisons (club Butterfly).

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Thibaut Besozzi Photo TT/Metz – Jean-Christophe Fraisse

Dans les années 1950 aux Etats-Unis, sous l’impulsion des sociologues interactionnistes, et d’Erving Goffman (1922-1982) notamment, émerge un champ de réflexion sur les interactions face à face et les éléments de communication qui structurent ces interactions. Goffman perçoit la vie sociale comme un théâtre au sein duquel les personnes (« interactants »), sont des acteurs qui jouent un rôle plus ou moins adapté à une situation vécue. Il parle notamment du « travail de figuration » que nous effectuons au quotidien pour maîtriser les impressions que nous donnons de nous-même : c’est-à-dire que nous avons à la fois une image de nous-même que nous revendiquons et une image qui nous est attribuée par les participants de l’interaction – image revendiquée et attribuée ne coïncidant pas nécessairement. L’une des idées centrales de cet auteur consiste à dire que nous nous ajustons en permanence aux actions de l’autre, et que ce dernier, réciproquement, s’adapte à nos actions : ce qu’on appelle le feed-back dans la communication face à face. Ce processus continu d’ajustement réciproque s’appuie sur des « indicateurs » qu’il s’agit de « lire » et d’interpréter dans la situation. On peut faire le parallèle avec le face-à-face lors d’un match de tennis de table.

Une autre dimension des théories interactionnistes consiste à souligner les marges de manœuvre dont nous disposons, en tant qu’acteurs engagés dans une situation par rapport aux règles et aux attentes conventionnelles : s’il existe toujours des règles et des attentes officielles qui régulent nos comportements – dans la vie, comme dans un match de tennis de table –, quelles que soient les activités et les situations que nous vivons, il reste toujours une part, plus ou moins épaisse, de détournement possible des normes, de jeu subtil avec les règles. C’est ce que nous retrouverons dans certains des exemples ici mentionnés.

Aidé par ce modèle général d’analyse des interactions, on peut effectivement observer un match de ping-pong en nous concentrant sur la manière dont communiquent les joueurs, avec des mots et au-delà des mots, parfois à la limite des normes et règles comportementales : les encouragements traditionnels que sont les « tcho ! » et divers cris que nous poussons quand nous gagnons un point (ou quand nous le perdons), nos brefs commentaires durant le match, mais aussi nos attitudes corporelles (soupirs, sautillement, regards, etc.) sont autant d’éléments de l’interaction qui communiquent quelque chose à l’adversaire – quelque chose de positif ou de négatif sur nous-même –, et qui influent sur le déroulement du match, sur le jeu de cet adversaire, ou sur notre propre jeu. Nous distinguons donc le langage verbal et le langage non-verbal dans l’interaction à la table. Étudier ces comportements subtils et leurs effets sur l’interaction (donc sur le match !), peut donc nous aider à adapter notre attitude pour dégager une impression sur l’adversaire et/ou pour interpréter ses comportements à lui. La question que nous posons est donc la suivante : comment peut-on gérer nos expressions, interpréter celles de l’adversaire et jouer sur l’interaction sociale à la table pour mettre toutes les chances de victoire de son côté ?

Suivant cet objectif, nous allons décrire quelques exemples illustrant les comportements des joueurs et les « informations » qu’ils s’envoient mutuellement et simultanément – c’est-à-dire tous les deux et en même temps – pour voir en quoi nous pouvons agir sur l’adversaire à partir de notre « maîtrise des impressions », ou du moins éviter de lui donner des informations sur nous-même qui lui seraient avantageuses.

  • Les indicateurs verbaux :

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Alexandre Cassin – Photo Rémy Gros

Sur le plan verbal, les joueurs de ping savent tous qu’il est important de s’encourager, et nous le faisons tous, plus ou moins intensément en fonction de nos tempéraments. Si les préparateurs mentaux et les psychologues du sport ont bien montré que cela avait des bénéfices par rapport à soi-même (relâchement, évacuation du stress, augmentation de la confiance, etc.) ils n’ont pas spécialement étudié les effets que cela a sur l’opposant. C’est ce que la microsociologie de l’interaction propose d’analyser. De la sorte, il faut remarquer que les « cris de guerre » prononcés à la fin des échanges victorieux sont aussi des moyens de mettre la pression sur l’adversaire, d’imposer votre présence, voire de l’apeurer. En gros, ils lui font savoir que vous êtes déterminé, que vous n’avez pas peur. Qui plus est, ces cris peuvent être poussés avec une certaine attitude corporelle accentuant ces effets (regard froncé, poing serré, torse bombé, etc.).

Par ailleurs, il arrive qu’un joueur se parle à lui-même, en prononçant des petits commentaires avant ou après les points joués. Mais ces phrases qu’il peut dire à voix haute, et qui s’adressent à lui-même, sont aussi entendues par l’adversaire. Ces commentaires peuvent donc avoir un effet sur ce dernier, soit en nuisant à votre image (effet négatif qui mettrait en confiance l’adversaire, s’il les interprète), soit en renforçant votre image (effet positif qui nuirait à la confiance de l’adversaire, ou le perturberait d’une quelconque manière).

Par exemple, dans les moments de difficultés (plusieurs points perdus d’affilée, plusieurs balles volées, balles hautes ratées, etc.), je peux faire savoir à mon opposant que je reste combatif en ponctuant mes encouragements de petites injonctions destinées à moi-même du genre « persévère ! », « ne lâche rien ! » ou encore « allez, on continue ! ». Des mots qui ont la même fonction que les encouragements, mais qui sont plus explicites et directement significatifs pour le joueur en face. A l’inverse, si je commente les points par des mots du style « ça va trop vite ! Il est trop fort ! », « je ne m’en sors pas ! » ou bien « ahhh je craque ! », j’indique immédiatement ma faiblesse et mon état d’esprit négatif au joueur adverse. Quand ce type de pensées négatives survient, et les propos qui les indiquent, il faut évidemment les repousser et retrouver une mentalité positive pour rester dans le match, mais il faut surtout éviter que l’adversaire perçoive ces pensées négatives, même si elles existent !

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Benjamin Brossier – Photo Rémy Gros

De manière plus discutable sur le plan du fair-play, on peut imaginer des perturbations verbales de l’interaction visant à déstabiliser le joueur en face. Nous avons tous déjà rencontré des adversaires qui jouent avec ces limites du règlement. Il peut s’agir de petites blagues ou de propos incongrus visant indirectement à interpeler l’adversaire, sans toutefois s’adresser directement à lui.

Par exemple, en étant mené 2 sets à 0, il n’est pas interdit de s’encourager en disant à haute voix : « je ne ferai plus cette faute-là à la belle », ce qui sous-entend que vous allez rattraper votre retard, que vous êtes confiant, et cela peut étonner voire perturber l’opposant. Ou encore, si vous affrontez un joueur beaucoup plus jeune, insistez sur cette différence d’âge et d’expérience, en le renvoyant éventuellement à ses doutes : « allez vieux, joue à l’expérience ! ». Mais ces perturbations de l’ordre conventionnel d’un match peuvent aussi s’effectuer sur un mode non-verbal, par un sourire inexpliqué ou un cri ou un coup extravaguant (un bloc coupé, un coup dans le dos, suivi d’un encouragement inhabituel, etc.), rompant avec le sérieux du match.

De la même manière, on peut imaginer que des paroles soient prononcées à destination de l’arbitre, du coach, ou des spectateurs, afin de faire varier le rythme du match, de déstabiliser l’enchaînement normal des points, ou de perturber indirectement le joueur adverse. Mais il convient néanmoins de ne pas franchir certaines limites imposées par le règlement et susceptibles de sanctions (carton jaune), comme le fait de dire des insultes. On retrouve ici le jeu tendancieux avec la règle.

Tous ces éléments verbaux ponctuent l’ordre social du match. S’ils existent bien souvent, dans une plus ou moins large mesure en fonction des matches, ils passent souvent inaperçus ou sont simplement considérés comme de petits débordements. Cependant, la perspective que nous cherchons à mettre en avant consiste à prendre au sérieux ces micro-événements pour en tirer tous les impacts éventuels, conscients ou inconscients.

  • Les indicateurs non-verbaux :

Au-delà de la communication verbale, la tradition interactionniste nous invite à être attentifs aux indicateurs non-verbaux (corporels) sur lesquels nous nous appuyons pour interpréter le sens d’une situation. Dans le sport, et plus encore dans les sports individuels d’opposition comme le tennis de table, le corps est directement engagé et visible par l’autre : il participe donc éminemment de l’échange d’information qui circule entre les joueurs. Voyons plusieurs exemples où ces attitudes peuvent peser sur le cours du match à travers l’impact mental qu’elles produisent sur l’adversaire, et donc l’intérêt de maîtriser ses attitudes corporelles.

Il existe une infinité de possibilités d’utilisation du corps pour signifier des choses, nous nous concentrerons ici sur les exemples les plus plausibles, en partant du principe qu’il y a des attitudes corporelles positives (au sens où elles signalent la combativité et la confiance) et des attitudes négatives (au sens où elles indiquent un renoncement, la perte de confiance). D’autres éléments d’interaction non-verbaux doivent être remarqués et maîtrisés, comme les mimiques du visage, qui peuvent être à la fois positives ou négatives.

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Leïli Mostafavi – Photo Rémy Gros

Ainsi, par exemple, le fait de sautiller entre les points, au-delà de la fonction physique (maintien ou élévation du rythme cardiaque avant l’échange) et mental (ce peut être un court moment de concentration, avant le service par exemple), est aussi le signe qu’on est « dans le match » et prêt à lutter pour le point à venir. Il en est de même avec l’action de se relâcher les muscles en secouant les jambes par exemple. Le fait d’aller chercher la balle en trottinant est une autre expression positive qui peut signaler que nous avons hâte d’en découdre, que nous n’avons pas peur de l’adversaire et que nous sommes confiant. A l’inverse, une attitude moins dynamique entre les points n’est pas le signe d’une grande combativité, et peut même être perçue par l’adversaire  comme un manque d’attention ou d’engagement.

Serrer le poing et avoir le regard froncé et concentré, sans sourire, est une attitude qu’on retrouve souvent chez les joueurs les plus combatifs, il va de soi que ces petits signes d’engagement extrême dans le match sont perçus par leur opposant. Ils sont positifs pour les joueurs qui s’encouragent de la sorte car ils révèlent qu’ils ne baisseront pas les bras. Il en va de même pour les gestes de la tête et les mimiques du visage : ceux-ci peuvent être positifs lorsqu’il s’agit d’un « oui » de la tête (vertical), même (et peut-être surtout après) un point perdu, ce qui peut signifier qu’on reste confiant dans le coup qui avait été effectué, quoi que raté cette fois-ci.

En revanche, les hochements de tête horizontaux, relevant d’une déception ou d’un désaccord avec le coup tenté, sont des signaux négatifs qu’il convient d’éviter : ils indiquent au joueur adverse cette déception et sont plutôt contre-productifs sur le « match psychologique » qui sous-tend l’affrontement technique à la table. Au rang de ces gestuelles négatives, il faut évidemment mentionner les soupirs et crispations du corps (après des coups loupés), qui sont autant d’attitudes pouvant mettre en confiance l’adversaire, et toujours susceptibles de nuire à notre combativité intérieure. Les tremblements – au moment du service notamment – sont parfois difficiles à maîtriser, mais ils sont aussi des indicateurs d’une certaine peur ou d’une pression que l’opposant peut percevoir et qui peuvent l’encourager psychologiquement. C’est d’ailleurs une remarque que fait Jean-Philippe Gatien dans Planète ping pong. Le fait de « trainer les pieds » pour aller chercher la balle est aussi néfaste, par le manque de dynamisme et de motivation que cela peut révéler, mais il faut distinguer cette attitude de celle qui consiste à prendre son temps pour se concentrer, ou pour maîtriser le rythme du match, en allant chercher la balle (ce que nous allons aborder ci-après).

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Adrien Mattenet – Photo Rémy Gros

Enfin, on peut remarquer certains comportements pour leur ambiguïté, comme le fait de se retourner vers le banc, les spectateurs ou vers son coach. Cela peut tantôt être synonyme de mise en confiance, tantôt synonyme de perte de repère, tout dépend de l’attitude plus générale du joueur au moment où il se retourne. Il est aussi possible d’imaginer un joueur qui, par les expressions de son visage, pourrait déconcentrer son adversaire, par un sourire, une moue, ou une grimace… cependant, ici encore, il s’agit d’un jeu délicat avec le règlement et le fair-play qui n’est pas toujours ni bien vu, ni autorisé, mais qui peut néanmoins faire partie d’un match, et doit à ce titre être traité dans cet article.

Pour conclure sur ce point, il nous faut remarquer que tendanciellement, plus le niveau des joueurs augmente, plus ils contrôlent leur langage non-verbal (et verbal aussi d’ailleurs). En effet, on voit bien que plus les joueurs évoluent à haut niveau, plus ils sont impassibles, à l’instar des joueurs asiatiques et autres joueurs dans les meilleurs mondiaux qui semblent souvent imperturbables et qui ne laissent que très peu d’informations filtrer via leur comportement corporel, ce qui ne veut pas dire qu’ils ne savent pas puiser des indications dans le langage corporel de leur adversaire ou même utiliser délibérément certains outils interactionnels pour influencer leur opposant. Il semble donc que la maîtrise des « interférences » interactionnelles soit effectivement un élément qui permette d’hausser son niveau de jeu à la fois en évitant de livrer de la force psychologique à l’adversaire (par des actes négatifs) et en favorisant sa propre force (par des actes positifs).

La 2e partie de cette microsociologie du tennis de table sera diffusée le mois prochain.

A propos de l'auteur

Hubert

He recently joined the Butterfly France team. Hubert, in addition to following high level table tennis for many years (and playing himself), as a journalist, he creates a lot of content. He is now the chief editor for Butterfly Mag. He is also the communication manager for Butterfly in France.

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