Ou comment manier les éléments de l’interaction sociale à la table.

L’objet de cet article (lire ici la 1e partie) est de proposer un regard microsociologique pour observer les matches de tennis de table sous un angle original, et agir ainsi sur le déroulement d’un match par d’autres moyens que la balle et la raquette. En effet, en dehors des aspects techniques, tactiques, physiques qui sont traditionnellement analysés et travaillés pour améliorer la pratique du tennis de table, il est possible d’analyser les interactions sociales dans un match (avec l’adversaire, les arbitres, les entraineurs, les spectateurs, etc.) afin de voir comment elles influent sur les joueurs et donc sur le match.

Par Thibaut Besozzi, Docteur en sociologie, joueur de Pro B à Neuves-Maisons (club Butterfly).

Une microsociologie du tennis de table. Partie 2.

Après les indicateurs verbaux et non-verbaux (partie 1), voici le 3e élément :

  • La gestion du rythme et des « événements » du match

Nous en venons à la question de la gestion du rythme du match qui est également une dimension d’un match de tennis de table qui passe par notre maîtrise corporelle. Le rythme du match résulte de l’interaction des deux joueurs (et parfois de l’intervention de l’arbitre) et de la dynamique du match. Aussi, nous allons voir qu’il existe un certain nombre de comportements et d’indicateurs qui permettent de jouer sur le rythme d’un match et d’interpréter le rythme de l’adversaire.

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Christophe Legoût (Photo Rémy Gros).

En effet, il faut d’abord signaler qu’un match de ping n’est pas un simple enchaînement de points qui se jouent sur un même rythme, au contraire, il existe des moments importants (comme les fins de set serré, ou les points intermédiaires qui se jouent à 6-4, 7-5, 8-6, et qui font basculer le set), des séries de points gagnés ou perdus, et des moments moins importants. En fonction de ces critères, les joueurs vont se concentrer plus ou moins fortement entre les points, et vont jouer plus ou moins rigoureusement les échanges à venir (on ne joue pas un point de la même manière à 8-2 qu’à 9-9). Aussi, nous devons parler de ces attitudes qui signifient l’accélération du match, ou son ralentissement, ou encore de ces événements qui ponctuent une rencontre et nécessitent d’être appréhendés, en situation, avec la plus grande attention (balle cassée, temps-mort, carton jaune, etc.).

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Elizabeta Samara (Photo Rémy Gros).

Lorsque vous gagnez plusieurs points d’affilée, il est plutôt bon de ne pas « casser le rythme », et de continuer à enchaîner les points, en courant pour aller chercher les balles par exemple, ou en évitant de vous essuyer trop longtemps à la serviette tous les 6 points. De cette manière, vous empêchez votre adversaire de reprendre confiance, et tentez de « l’enfoncer » dans cette suite de points qu’il perd. Le but étant, tout en restant concentré sur son jeu, d’écourter le temps entre les points.

En revanche, si vous perdez plusieurs points de suite, vous pouvez chercher à créer une cassure dans la dynamique du match (c’est notamment dans ce but que sont parfois utilisés les temps morts), en prenant votre temps entre les points de manière à vous remobiliser mentalement, ou en allant vous essuyer plusieurs secondes au moment de la serviette. Mais il existe aussi des exemples plus litigieux pour ralentir le rythme, tel que le fameux « coup du lacet », ou le fait de faire attendre votre adversaire au moment où il s’apprête à servir. Pour les joueurs qui portent des lunettes, il est aussi possible de s’essuyer plus ou moins longuement les lunettes entre les points pour maîtriser la dynamique de l’enchaînement des points. En outre, il existe parfois des sols glissants, ce qui justifie la présence d’une serpillère humidifiée sur laquelle les joueurs peuvent venir frotter leurs chaussures : ces petits moments donnent souvent lieu à des entre-points rallongés, et peuvent servir à accélérer ou ralentir le rythme.

Quoi qu’il en soit, ces attitudes corporelles destinées à accélérer ou ralentir le déroulement du set sont importantes, non seulement pour mieux imposer votre rythme au match, mais aussi pour subir le moins possible le rythme de l’autre, notamment en percevant ces signes pour interpréter ces états intérieurs (s’il ralentit, c’est peut-être qu’il cherche quoi faire ; s’il accélère, c’est peut-être qu’il se sent en confiance, je dois éventuellement tenter de ralentir l’enchaînement des points).

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La Chinoise Liu Shiwen (Photo Rémy Gros).

Enfin, sur un plan plus psychologique, nous devons signaler l’importance de certains événements spéciaux qui peuvent perturber le déroulement d’un match. Nous pensons ici aux cartons jaunes, aux balles cassées, aux temps-morts, mais aussi au fait de tourner à 5 à la belle, ou encore aux éventuels services sanctionnés par l’arbitre, qui donnent souvent lieu à discussion. Il faut être particulièrement vigilant lors de ces événements qui cassent le rythme du match, s’il est possible de s’en servir volontairement, quoiqu’en jouant avec les limites du règlement, il est surtout nécessaire de ne pas s’en laisser distraire. Ce sont effectivement de courts moments où la trame normale du match est perturbée, des moments où l’ordre de l’interaction peut-être troublé, ce qui nécessite une reconcentration à la reprise du point suivant.

Conclusion :
Tous les éléments interactionnels que nous avons décrits et analysés relèvent de la microsociologie dans la mesure où ils engagent deux interactants (ou plus) et rendent compte d’une circulation sociale du sens que possèdent ces comportements, qu’ils soient consciemment effectués ou non. En revanche, c’est bien sur les effets psychologiques de la perception de ces éléments de l’interaction que nous nous sommes penchés pour voir leur côté positif ou négatif sur la concentration, sur la confiance, ou sur le déroulement du match. En dernier recours, il s’agit bien de montrer les intérêts qu’il peut y avoir à utiliser ces indicateurs, soit pour s’exprimer soi-même, soit pour interpréter la conduite de l’adversaire, afin d’être pleinement « dans le match » ; un match qui n’est donc pas seulement technique, physique ou tactique, mais qui est aussi psychologique.

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L’Allemand Timo Boll (Photo Rémy Gros).

Dans l’optique de ce match psychologique, il faut aussi s’imaginer que certains joueurs qui s’affrontent se connaissent parfois depuis plus ou moins longtemps. En ce sens, ils peuvent avoir un historique de rencontres, et parfois même un historique personnel, qui déterminent potentiellement les possibilités d’influence interactionnelle entre eux. Si l’on sait par exemple qu’un joueur est très nerveux, s’il a l’habitude de parler pendant le match, ou s’il est nonchalant, on tiendra compte de ces informations obtenues au préalable pour ajuster notre comportement et pour interpréter ses attitudes.

Pour conclure, si cette dimension communicationnelle n’est pas toujours consciente au moment du match, elle est néanmoins perçue et influe, de gré ou de force sur les joueurs qui s’affrontent. Le mieux étant de pouvoir en jouer consciemment, soit par son expression envers l’adversaire, soit à travers sa « lecture » de l’adversaire. En ce sens, cet article vise à donner aux joueurs de tout niveau les outils pour prendre conscience de l’impact éventuel de cette dimension interactionnelle sur le dénouement d’une rencontre et ainsi d’améliorer leur niveau de jeu à partir d’éléments de communication.

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Christophe Legoût : « Waldner est venu devant moi faire son footing »

Christophe Legoût a timidement consenti à livrer des anecdotes de ce qui appartient à l’intimité dans l’aire de jeu. Là où d’un regard, d’un souffle, d’un mot lâché, les joueurs se livrent une guéguerre psychologique.

Réputé très fair-play, le triple champion de France, se souvient « des petits trucs que je ne fais plus maintenant. Lorsque tu es dans un processus de progression, tu te persuades que cela peut compter. Je me souviens qu’après un long rally, je rendais rapidement la balle en espérant que mon adversaire soit essoufflé. Parfois aussi tu pouvais rendre la balle assez haute afin que l’adversaire lève les yeux vers les spots et qu’il soit perturbé pour servir. Ce n’était pas très clean et franchement avec l’expérience, cela n’a pas tant d’importance. » En revanche, Chris détaille la panoplie de ce qu’il s’attachait à faire pour mettre une douce pression sur son adversaire. « Tu montes le premier dans le bus, tu t’imposes pour choisir le toss avec l’arbitre, tu te prépares et tu cours devant la salle du petit-déj pour montrer que tu es prêt. » Le grand Jan-Ove Waldner dérogea à ses habitudes et se livra aussi au jeu de l’intimidation : le Suédois enfila ses chaussures de jogging. « C’était à Eindhoven, lors du Mondial 99, j’étais sorti pour trottiner et Waldner est venu courir ostensiblement devant moi. Ce fut sa façon à lui de me mettre la pression. Je ne l’ai jamais revu courir. » (rires). Le champion du monde en titre s’imposera 3/2 (Chris menait 6-4 à la belle : 21 points).

A propos de l'auteur

Hubert

He recently joined the Butterfly France team. Hubert, in addition to following high level table tennis for many years (and playing himself), as a journalist, he creates a lot of content. He is now the chief editor for Butterfly Mag. He is also the communication manager for Butterfly in France.

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