Cette petite phrase, nous l’avons déjà tous entendu des dizaines de fois dans les salles, dans les tribunes, en formation, après une défaite ou une grosse contre performance. Mais que voulons-nous dire par cette expression ? Y aurait-il véritablement des athlètes autonomes et d’autres pas du tout autonomes ? Peut-on éduquer à l’autonomie sportive et par quels moyens ? Existe-il une autonomie particulière qui permettrait une performance de très haut niveau ? Par Arnaud Valière.

Avant d’essayer d’éclaircir cette notion et de répondre à ces questions, il est nécessaire de replacer l’athlète dans le système dans lequel il évolue, c’est à dire de faire référence à l’écologie de l’action.

En effet, le sportif comme chaque individu évolue constamment en interaction avec le milieu extérieur, les autres et en contrôle avec lui-même. Tous ce qu’il met en place n’est pas anodin car il se trouve constamment confronté aux réponses que lui renvoient le milieu extérieur et les autres. Il doit faire preuve d’adaptabilité car même si le sportif espère toujours bénéficier des meilleures conditions possibles pour se préparer, le processus d’entraînement est rarement linéaire et est généralement semé d’embûches. Les conditions espérées ne sont jamais optimales car il existe toujours des contraintes et dès qu’un athlète entreprend une action qu’elle qu’elle soit, celle-ci commence à échapper à ses intentions. Cette action entre dans un univers d’interactions et c’est finalement l’environnement qui s’en saisit dans un sens qui peut devenir contraire à l’intention initiale.[1]

L’athlète est donc constamment en interdépendance avec des organisations et des acteurs qui l’entourent (fédérations, clubs, partenaires d’entraînement, sponsors…). Cette interdépendance génère de sa part l’adoption d’une conduite tenant compte des règles fixées par le modèle sportif dans lequel il se trouve, dans une perspective de durabilité et de soutenabilité des contraintes imposées par le milieu.

Cette conduite résulte de multiples accords professionnels et relationnels conclus entre les sportifs et leur entourage (club, sponsors, entraîneurs dirigeants…) et n’est pas le résultat d’une décision arbitraire / singulière de leur part qui serait alors assimilable à de l’indépendance.[2]

[1] Propos emprunté à E. Morin (1999) et adapté au domaine sportif

[2] L’indépendance désigne un sujet qui pourrait tout faire sans se soucier des autres, sans subir aucune contrainte sociale et politique.

Les sportifs sont tous autonomes à leur manière

Cette conduite implique d’emblée que tous les individus et à fortiori les sportifs sont autonomes. En effet, à moins de les considérer comme des sujets qui subissent, ils sont tous capables d’accepter ou de refuser des lois et des normes et de construire sous leur détermination des stratégies délibérées, réfléchies et cohérentes pour eux. Ils possèdent tous une certaine capacité à choisir sans se laisser dominer par certaines tendances naturelles ou collectives ou par une autorité extérieure.

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Formé par Arnaud Valière au CAM Bordeaux, Alexandre Cassin s’entraîne à l’Insep et évolue pour le club d’Issy Les Moulineaux avec Christian Vulgaire – Photo Rémy Gros

Dans cette définition, on voit que l’on s’éloigne des représentations spontanées que l’on se fait souvent de l’autonomie en lui donnant le sens de ce qu’on accomplit en se débrouillant seul, en découvrant par soi-même ou encore en faisant à sa propre manière et surtout sans l’aide de quiconque.

Les sportifs sont donc tous autonomes, mais le sont-ils de la même manière ? Ils semblent que l’on puisse distinguer différents modèles d’autonomie en fonction de la perception et de l’analyse qu’ils se font de leur discipline sportive, de leurs résultats, de leur personnalité, de leur âge, de leur niveau de pratique et de leur cadre de vie privée.

Les différents modèles d’autonomie

Si l’on se remémore des moments vécus avec des joueurs(euses) que l’on a accompagné dans l’entraînement, en compétition ou dans d’autres moments de leur vie sportive, on a tous probablement collaboré avec des athlètes aux personnalités très différentes et constaté qu’ils fonctionnaient différemment en autorisant notamment une plus ou moins grande ouverture envers l’entourage susceptible d’intervenir dans leur performance.

En effet, certains joueurs(euses) permettent aux personnes qui les accompagnent la possibilité de pénétrer à l’intérieur de leur modèle sportif. La relation entraîné – entraîneur – autres intervenants est alors relativement complète car le sportif très ouvert autorise une relation de travail multilatérale.

D’autres athlètes ne laissent en revanche qu’une petite porte entrouverte. Une bonne partie de la boîte noire est interdite à ceux qui l’entourent. Ces personnes doivent jouer de toute leur finesse perceptive pour mieux découvrir l’athlète qu’ils ont en charge.

Enfin, le dernier groupe de sportifs est relativement fermé et n’entrouvre qu’un trou de souris aux proches. Ces derniers utilisent tous les stratagèmes pour tenter de saisir quelques éléments du fonctionnement du sportif. La relation entraîné – entourage fonctionne alors sur un modèle unilatéral.

Championnats de France 2016. 1/4 de finale. Brest Arena, 15-17 Avril 2016.

Adrien Mattenet avec Ludovic Jaumotte lors des championnats de France 2016 à la Brest Arena – Photo Rémy Gros

Ces types de relation entraîné – entourage produisent des modèles d’autonomie que l’on peut classer en 5 grandes familles.

Complète : aucune dépendance avec quiconque dans le fonctionnement quotidien. La relation entraîneur-entraîné n’existe pas. N’a besoin de personne pour construire son modèle d’entraînement. Il gère seul son processus d’entraînement à partir d’un modèle de fonctionnement qu’il contrôle personnellement. Il peut aller chercher du renfort mais en veillant bien à toujours contrôler le processus. Athlètes d’exception possédant un niveau d’intelligence pratique très élevé qui leur permet d’être à la fois discriminants et fins dans leurs choix.

Contrôlé : autorise une dépendance relativement ouverte. Le sportif gère son processus d’entraînement en relation étroite avec un entraîneur qui le guide à partir d’un modèle de fonctionnement contrôlé par ce dernier. L’entraîneur offre une écoute importante pour aider le sportif à construire ou renforcer son modèle d’entraînement. Relation bilatérale entre l’entraîneur et l’entraîné à partir d’un fort niveau de communication.

Limitée : sorte de dépendance voulue. A besoin quotidiennement d’un entraîneur à qui il fait entièrement confiance pour qu’il construise son modèle d’entraînement. En constante demande d’aide extérieure pour construire son projet, ce qui lui assure un confort de fonctionnement dans le temps. L’entraîneur peut avoir tendance à façonner l’athlète à son image, devenir un pygmalion. Il doit surtout veiller à ne pas dépasser certaines limites. La relation bilatérale entre l’entraîneur et l’entraîné se déplace souvent vers un déséquilibre en faveur du sportif qui possède un niveau d’exigence relativement élevé.

Dirigée : conduit à une dépendance totale. L’athlète s’en remet totalement à son entraîneur à qui il fait entièrement confiance pour construire mon modèle d’entraînement. L’entraîneur dirige et contrôle la totalité du processus en laissant très peu de marge pour faire des propositions. L’entraîneur fonctionne selon un mode autoritaire qui détermine une forte tendance à la domination. Système usant mentalement et physiquement plus ou moins rapidement le sportif.

Ces modèles d’autonomie sont très différents et se construisent sur plusieurs années à partir de la personnalité du sportif, de l’expérience acquise et du type de relation que celui-ci instaure avec son entourage. Le modèle d’autonomie d’un sportif sera susceptible d’évoluer en fonction de son parcours professionnel et privé mais ne pourra certainement pas changer radicalement pour passer par exemple d’un modèle d’autonomie limitée à un modèle d’autonomie complète.

Arnaud Valière est entraîneur au CAM Bordeaux.

De l’éducation à l’autonomie à l’éducation de l’autonomie

L’enjeu pour les accompagnants (entraîneurs, préparateur physique, parents, dirigeants…) est de repérer et comprendre le modèle d’autonomie initial du sportif dont ils ont la charge et construire avec lui un type d’accompagnement spécifique qui le conduira vers sa capacité de performance maximale.

L’idée est d’éduquer, au sens d’enrichir le modèle d’autonomie initial du sportif tout au long de sa carrière pour qu’il le maîtrise complètement en vu de réaliser les meilleures performances possibles. Cette « éducation » consiste à trouver les ajustements nécessaires qui permettront de faire évoluer le modèle vers plus de rationalité.

La maîtrise du sportif de son modèle d’autonomie lui permettra d’être résilient, c’est à dire de réussir à se développer, à rebondir en dépit de l’adversité et des traumatismes extérieurs qui font partis de la carrière sportive.

En effet, si le sportif ne maîtrise pas son modèle d’autonomie, lors d’événements difficiles et déstabilisants, il peut adopter une attitude de victime qui induit souvent une grande difficulté pour se construire dans le temps. En revanche, s’il maîtrise relativement bien son modèle, il va savoir profiter des conditions de vie difficiles rencontrées dans certaines périodes pour développer un mental d’acier et se donner une motivation supérieure pour atteindre les objectifs qu’il s’est préalablement fixé. Comme sa résilience est relativement élevée, cela lui permet de rebondir rapidement derrière un fort traumatisme.

Conclusion

Nous avons vu qu’il n’existait pas de sportifs non autonomes mais qu’il y avait des sportifs avec des modèles d’autonomie différents.

Tous les modèles d’autonomie peuvent permettre de réaliser de grandes performances même si certains sont plus usant que d’autres et que le modèle de l’autonomie contrôlée est celui que nous rêvons tous de développer avec des sportifs car il permet une grande proximité relationnelle dans le processus qui amènera à la performance.

Ce modèle est d’ailleurs celui qui est toujours mis en exergue par les médias lorsqu’il s’agit de raconter une performance de très haut niveau ! Mais quand est-il de la réalité ?

Les questions liées à l’autonomie nous poursuivront sans cesse, parti

Championnats de France 2016. Poules Qualificatives. Brest Arena, 15-17 Avril 2016.

Christine Loyrion est une formatrice reconnue : elle a conduit Andréa Landrieu au titre de champion de France cadet (puis champion d’Europe) ainsi que Bilal Hamache cette année sacré à Mulhouse dans le simple et le double cadets.

culièrement lorsqu’on est entraîneur, car celles-ci ravivent des interrogations sur notre pratique professionnelle.

En effet, quel est l’entraîneur (ou entourage) qui ne s’est pas demandé un jour : suis-je trop autoritaire ou pas assez ? Ce que ce que je viens de mettre en place convient-il à mon(es) joueurs ? Comment le ressentent-ils ? Préféraient-ils des séances plus physiques, plus techniques ? Dois-je leur laisser davantage le choix au risque de perdre de ma crédibilité, de ma légitimité ?…

Toutes ces interrogations sont l’expression d’enjeux plus profonds et sont exacerbées par l’univers passionnel du sport. Il y est question du dilemme entre autoritarisme et laisser faire, du rapport sensible entre détachement et attachement à ses sportifs et de la question de sa propre autonomie résultant de son parcours de vie.

Enfin, lorsque l’on est en charge d’un athlète, il faut faire preuve de modestie et ne pas croire que l’on pourra convertir la petite autonomie développée dans un domaine particulier en l’occurrence le sport, reflétant une certaine habileté du sportif dans des tâches liées à l’entraînement et à la compétition, en « grande autonomie » qui serait le fait d’un adulte complètement accompli.

Mais rien n’est grave ! On m’a toujours raconté que certains très grands joueurs n’étaient pas les personnes les plus autonomes du monde dans leur vie en dehors du tennis de table. A contrario, lorsque il fallait réaliser de grandes performances, ces joueurs étaient capables de mobiliser toutes les énergies grâce à la maîtrise de leur modèle d’autonomie sportive, pour gagner les plus grands titres et procurer les plus grandes émotions à leur entourage. Ce n’est déjà pas si mal !
Arnaud Valière


L’autonomie selon Carole Grundisch

Carole Grundisch lors des championnats de France individuels à Orchies en 2015 – Photo Rémy Gros

La lecture de ce texte m’a replongé dans les souvenirs du stage que j’avais effectué à Tokyo au Japon. J’étais impressionnée par l’autonomie des jeunes joueuses (13 à 18 ans) alors que j’avais une image préconçue de la dépendance des Japonaises. À l’intérieur d’un système très fermé et discipliné, il y a pourtant une grande liberté dans le choix et dans la réalisation des exercices. Chacune a son entraîneur personnel derrière elle mais il intervient seulement entre les exercices avec parfois un débriefing de cinq minutes. Pendant l’exercice, la joueuse peut faire une pause, réfléchir, modifier, s’adapter. Ce n’est pas le temps qui guide son exercice. Dans le système que je connais le mieux, à savoir l’entraînement à l’Insep, nous sommes très attachés au temps. C’est la variable de mesure principale. Je le regrette car cette notion de durée ne se retrouve pas dans notre pratique car c’est le système comptable qui prime. Entendre à la fin de chaque exercice « dernière balle » est un non-sens car la finalité, c’est le score, pas le temps et parfois le moment de cette « dernière balle » ne correspond pas à l’objectif que s’est fixé le joueur au début de son exercice. Et les jeunes joueuses ne sont pas toujours assez matures pour mettre à profit au mieux ces 10 min de travail en se donnant justement un but global autre que purement technique à chaque coup. Pendant les exercices, le coach s’attarde sur des détails techniques avec une mise en avant des défauts, sans vision d’ensemble. C’est d’ailleurs pour moi ces différents aspects qui créent de la frustration chez les joueuses avec qui je m’entraine à l’Insep, ayant pour objectif la perfection technique et pour finalité la durée de l’exercice. Notre système actuel ne favorise pas cette autonomie, notamment à l’entraînement.

Championnats de France 2015.27 Fevrier-1 Mars 2015.Davo Pevele Arena.Orchies

Carole Grundisch avec son coach Julien Girard à Orchies en 2015 – Photo Rémy Gros

L’élément principal de ce texte écrit par Arnaud Valière est que l’entraîneur doit s’adapter au sportif, ce n’est donc pas nécessairement au sportif de s’adapter au système. On a trop tendance à l’oublier mais le sportif doit être au centre de son projet et ce, dès le plus jeune âge. Je dois reconnaître que cette lecture m’a fait prendre conscience que je me sens autonome depuis trois ans et que j’ai découvert de nouvelles manières de s’entraîner et des entraîneurs conscients de cet aspect primordial qu’est l’autonomie. En clair, je me connais enfin dans mon ping, mes besoins, mes qualités, ce que je dois améliorer et je suis capable de choisir le mieux pour être performante. Décider pour soi, connaître ses besoins est infiniment difficile dans un système unique. L’autonomie s’acquiert avec une meilleure connaissance de soi et passe forcément par la mise en difficulté à l’entrainement similaire à ce que l’on rencontre en compétition. Pour ma part le déclic dans la connaissance de mon jeu et ainsi obtenir la maitrise de mes forces aura été l’instauration permanente de système de comptage des points en tout genre à l’entraînement et ce, quelque soit l’adversaire

 

A propos de l'auteur

Hubert

He recently joined the Butterfly France team. Hubert, in addition to following high level table tennis for many years (and playing himself), as a journalist, he creates a lot of content. He is now the chief editor for Butterfly Mag. He is also the communication manager for Butterfly in France.

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